Pendant près d’un demi-siècle, les chemins de fer ont dessiné la géographie des puissances africaines émergentes. Qu’ils aient été colonisés ou jeunes États indépendants, les pays qui misaient sur le rail savaient une chose essentielle : il n’y a pas de développement durable sans infrastructures solides, intégrées et stratégiques.
Aujourd’hui, alors que les conférences se succèdent sur les transitions écologiques et que les plans d’investissement s’empilent autour de projets d’autoroutes, de ponts et de zones économiques spéciales, une question fondamentale s’impose : et le rail ?
La réponse embarrasse. Le rail, ce patrimoine hérité, est en ruines dans la plupart des capitales. On le relègue au passé, on l’associe aux vestiges d’une époque que l’on croit révolue. Or, il n’y a pas de futur sans mémoire. Et le rail africain, s’il fut un outil d’exploitation coloniale, fut aussi un formidable levier de structuration territoriale, de mobilité humaine, de souveraineté économique.
Dans les années 1960 à 1980, le continent disposait d’un des réseaux ferroviaires les plus dynamiques du Sud. Le trafic fret progressait. Les lignes reliaient les ports aux zones minières et agricoles. Les ingénieurs — africains ou coopérants — faisaient circuler la machine de l’intégration régionale. À cette époque, Dakar, Abidjan, Brazzaville et Ouagadougou parlaient la même langue : celle du rail comme épine dorsale du développement.
Puis, sans tambour ni concertation, tout s’est arrêté. L’usure, la dette, les politiques d’ajustement structurel ont sabré les ambitions. Les techniciens sont partis, les budgets se sont évaporés. On a privatisé sans plan. On a abandonné sans héritage.
Et pourtant.
La relance est possible. Elle est même nécessaire. Face aux défis environnementaux, à la saturation des routes, à la flambée des coûts logistiques, le rail revient en force dans le débat mondial. L’Afrique ne peut rester à quai. De Lagos à Mombasa, d’Abidjan à Niamey, de Dakar à Bamako, les corridors ferroviaires peuvent redevenir les artères d’un développement rationnel, connecté, propre.
Mais cela suppose une chose : que nos dirigeants pensent le rail non plus comme un luxe ou un fardeau, mais comme un outil de souveraineté économique. Cela suppose des partenariats équilibrés, une ingénierie locale renforcée, et une volonté politique claire.Il ne s’agit pas de restaurer hier, mais de bâtir demain. Le rail africain ne doit pas seulement renaître, il doit se réinventer : plus rapide, plus intelligent, plus régional.Nous osons une proposition : que les États membres de l’Union africaine déclarent les 20 prochaines années comme la décennie du rail africain. Qu’ils en fassent une priorité continentale, comme ils l’ont fait pour la ZLECAF ou la numérisation.
Car une Afrique du XXIe siècle sans rail est une Afrique en marge.
Et cela, ne pouvons plus nous le permettre.